Vilaines Femmes: discours des opprimées écossaises
Vilaines Femmes. Crédit photo: Karolane Thibault

Vilaines Femmes : discours des opprimées écossaises

Quand j’ai su que j’avais la chance de travailler sur un recueil féministe d’origine écossaise, j’aurais difficilement pu être plus concernée. Si l’Écosse représente ma maison de cœur depuis toujours, lire et relire une œuvre féministe d’opinions multiples m’a semblé être une occasion à ne pas manquer. Le meilleur des deux mondes, comme dirait l’autre.

De l’anthologie Nasty Women, l’œuvre est traduite par Felicia Mihali et Miruna Tarcau, cette première est notamment connue pour son récent roman Une nuit d’amour à Iqaluit dont le produit final est acclamé sur la scène provinciale. Miruna Tarcau n’en est pas à sa première collaboration avec les Éditions Hashtag; en 2018, paraissait son roman L’apprentissage du silence, une œuvre engagée, moderne. Féministe. Alors que Vilaines femmes se concentre sur les récits féministes des principales concernées, on notera avec plaisir l’engagement des Éditions Hashtag quant à représenter les discours intimes du recueil par deux traductrices dont les valeurs correspondent avec brio au mandat qui leur est donné ici. Ce n’est pas monnaie courante d’observer une telle embrassade entre le fond et la forme, et je leur en remercie sincèrement.

Vilaines femmes répertorie les événements intimes de quinze femmes de différents horizons et aux enjeux distincts. Sous la forme de l’essai, ces femmes décrivent en quelques pages leur réalité bien personnelle en des termes qui leur ressemblent. En effet, d’un témoignage à l’autre, on discerne un ton singulier et une plume parfois jusqu’à étrangère à celle que l’on avait pu lire lors des quelques pages précédentes. Une singularité rafraîchissante lorsque l’on parcourt ces histoires qui ne laissent personne indifférent.

Le recueil aborde les difficultés des autrices quant à exister dans une société occidentale majoritairement blanche, hétérosexuelle, neurotypique, grossophobe, et, donc, intolérante. Je n’irai pas jusqu’à dévoiler le fond des lourdes confidences qui ont été transmises aux Éditions Hashag jusqu’au grand public, puisque je crois que chacune des victimes mérite sa propre lecture individuelle, sa propre considération. Je ne viens pas vous parler en leur nom, mais je viens vous parler d’elles.

Vilaines femmes : quelques témoignages

Kristy Diaz est une jeune femme qui n’a pas eu le droit à l’authenticité, qu’importe la définition de celle-ci. Être une femme blanche en plein concert punk, c’est chercher l’approbation d’autrui, encore mieux s’il est assigné homme à la naissance, non?

«Être une femme dans le monde punk, ça implique de naviguer sur les vagues changeantes des hypocrisies. Et l’agression à petite échelle est la plus fréquente.»

Ce n’est pas la première fois que la musique impose ses carcans esthétiques et sexistes à son auditorat. D’abord à la recherche de la cool attitude pratiquement impossible à atteindre en tant que femme sur la scène musicale dite underground, Kristy deviendra DJ où le respect ne grandira pas en popularité. Il faut savoir jongler entre ce qu’ils aiment et ce qu’ils estiment, visiblement. C’est le pari que notre autrice tente de détruire, revendiquant la pertinence de toutes trames sonores, et tout particulièrement celles des femmes épuisées de respirer à contre-courant du soupir des hommes.

Claire L. Heuchman, femme noire catégorisée comme telle et limitée à cette étiquette. C’est avec très peu de représentation sociétale que l’autrice s’est construite dans une société qui ne cherchait pas à l’intégrer. Non, pas l’intégrer, l’autoriser à s’identifier en tant qu’Écossaise.

L’internet, ou plutôt les plateformes de blogues, lui autorise la parole. Avec ce que l’on appelle le cyber féminisme viennent les intentions d’égalité, et pourtant. C’est via un pseudonyme neutre, ni humain ni réel, qu’elle réussit à s’exprimer sans collectionner les insultes, les menaces. La suite existe aujourd’hui sous le pseudonyme de Sister Outsider.

«C’est en ligne que j’ai trouvé ma voix et que je me suis créé une place dans le réseau mondial du féminisme noir. La revendication de cet espace m’a permis de me sentir plus à l’aise dans ma peau, d’apprécier mon talent et de m’épanouir dans mon travail.»

Alice Tarbuck, cueilleuse d’églantines à temps partiel, sorcière à temps plein.

Si vous n’avez jamais entendu parler du butinage, l’Écosse est l’un des endroits de prédilection pour amorcer vos connaissances. À la recherche d’ingrédients locaux, les citoyen.ne.s parcourent le territoire à la recherche de sources premières, en raison de l’intérêt croissant envers les aliments sauvages. Victime de sa popularité, le butinage se verra encadré par la Commission des forêts, préoccupant les principales intéressées. Mais qu’est-ce qu’une pratique aussi populaire et reconnue peut représenter comme menace? Rien, en surface. L’atmosphère politique, économique et culturelle, quant à elles, ont poussé ces femmes à quitter le domicile pour récupérer ces herbes anciennement illégales à la cueillette pour les femmes.

«Le fait de pouvoir écrire sur cette expérience ressemble aussi à de la magie. Récolter des herbes et des plantes médicinales, les partager avec des amis, écrire à ce sujet, tout cela demande énormément de liberté, d’autonomie et d’éducation.»

Bien entendu, je ne vous ferai pas l’éventail des récits des autrices présentes dans le recueil Vilaines Femmes. Je n’aurais toutefois eu aucune difficulté à vous présenter ces militantes, ces bataillantes, ces mines d’or écossaises méritantes d’un public sans limite.

Au tout début de l’article, j’exprimais mon estime pour l’Écosse, ce pays que j’ai visité et qui m’a accueillie comme si j’y étais née, ce pays pour lequel je ne concevais aucune lacune, aucune faille. Ce fantasme d’habitation futur était fondé sur une divagation visuelle et historique. Vilaines femmes des Éditions Hashtag, traduit de l’anglais par Felicia Mihali et Miruna Tarcau, m’aura ouvert les yeux quant à une réalité qui m’apparaît omniprésente au Québec, et pourtant si peu dans mon imaginaire du Royaume-Uni. Je ne saurais assez remercier ces femmes de s’être exprimées à cœur ouvert sur des problématiques qui ne disparaissent pas avec les kilomètres et les langues.

Vraiment, merci.

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