Nous avons de pluie assez eu d'Erica Van Horn. Illustrations de Laurie Clark. Crédit photo: Stéfanie Brändly

Nous avons de pluie assez eu d’Erica Van Horn : Une grange, un chien et beaucoup d’oiseaux

Le recueil Nous avons de pluie assez eu d’Erica Van Horn, publié en octobre dernier aux Éditions Héros-limite, est une collection délicate et réconfortante, dans laquelle se côtoient martinets, troglodytes mignons et brosses à trois pinceaux.

Erica Van Horn se promène beaucoup. Dans la campagne qui entoure sa ferme, sur les chemins qui la traversent et jusque dans le village voisin. Accompagnée de son chien Em, elle arpente son coin de monde et prend plaisir à en rapporter des morceaux: une coquille d’œuf, bleu vif, une bribe de conversation, presque banale, une série d’instantanés d’un quotidien rural. Ornithologue peu douée mais enthousiaste, elle observe la multitude d’oiseaux qui l’entoure, s’en émerveille, s’en étonne, tout en interrogeant l’interaction entre bêtes et humains. Est-ce que ce sont les oiseaux qui s’égarent dans sa grange? Ou est-ce elle qui habite leur grange? Est-ce elle qui observe la chouette assise devant sa fenêtre? Ou est-ce la chouette qui est venue l’observer? Au fil des textes, souvent très brefs, l’auteure est tantôt artiste, privée d’atelier par des hirondelles adolescentes, tantôt naturaliste, s’interrogeant sur «ce petit morceau de quelque chose rouge vif qu’on retrouve toujours près d’un oiseau mort».

Croquis de la vie quotidienne

Loin d’une campagne idyllique et du monde rural fantasmé et esthétisé du «cottagecore» (si vous n’aviez pas encore croisé cette tendance, vous y trouverez une petite introduction ici), Erica Van Horn combine un style pragmatique et une observation méticuleuse, pour rendre justice autant à la beauté qu’à la banalité, et parfois à la cruauté, de la vie animale. La langue, d’apparence très simple, a sans doute représenté un défi de taille pour la traductrice, Cléa Chopard, qui recrée avec finesse et talent le style de l’auteure. Grâce à son travail d’orfèvre, le style est toujours au service de ces petits croquis littéraires, rapides et précis. Les très beaux dessins de Laurie Clark prolongent cette esthétique sobre et délicate et contribuent à donner au livre l’aspect d’un journal de bord mêlant texte et dessin.

Un chœur rauque

Enfin, il n’y a pas que les oiseaux qui peuplent le volume. On y rencontre aussi toute une galerie de personnages. Breda, Dellie, Anne, Mary, Mossie, Tommie, Kevin, Rose et tous les autres constituent les membres d’une communauté villageoise qu’Erika Van Horn observe avec autant de plaisir que ses voisins à plumes. Elle les écoute, rapporte leurs paroles, leurs tournures particulières, qui donnent à certains mots, à certaines phrases d’apparence anodine un sens nouveau. Elle fait communauté avec eux, s’impatiente de voir la première hirondelle, s’interroge sur le bon moment pour cesser de donner des graines aux oiseaux, sur la quantité de graines à acheter, mais conserve toujours un léger recul: juste assez pour être la chroniqueuse fière et amusée de ces quelques kilomètres carrés. Elle nous plonge dans un temps lent, cyclique, où la répétition ne supprime pas l’étonnement

Il y a toujours le premier quelque chose à voir. Le premier flocon de neige. La première primevère. La première jonquille ou la première jacinthe ou le premier crocus ou le premier bourgeon de pommier. Il y a toujours le premier quelque chose à anticiper ou à célébrer […]

Après l’année écoulée, Nous avons de pluie assez eu résonne un peu comme une promesse. Et la plongée dans cette collection peuplée d’oiseaux – morts ou vifs – vous fera du bien. Promis.

Erica Van Horn est originaire des États-Unis et vit en Irlande depuis de nombreuses années. Elle est artiste, auteure et éditrice, et gère, avec le poète et éditeur Simon Cutts, la petite maison d’édition Coracle. Elle est à l’origine de nombreux livres d’artiste, dans lesquels elle allie textes, images, dessins, et éléments récupérés. L’un de ses premiers livres d’artiste, Seven Lady Saintes (1985), aujourd’hui épuisé, est consultable en ligne ici.

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