Mononk Jules de Jocelyn Sioui

Mononk Jules de Jocelyn Sioui: Chronique d’une mémoire réparée

Se dévorant à la manière d’un page-turner, le livre Mononk Jules de Jocelyn Sioui, paru en octobre dernier aux Éditions Hannenorak, relate habilement la vie du grand-oncle de l’auteur, Jules Sioui, un personnage fort et étonnant qui est malheureusement tombé dans l’oubli après des années d’activisme acharné.

Chronique d’une mémoire réparée.

Dans mon dernier article, je discutais des enjeux autour de la question des statues, en réaction aux soulèvements qui se passaient un peu partout dans le monde à la suite du meurtre violent de George Floyd par des policiers à Minneapolis en juin 2020. Peu de temps après, chez nous au Québec, une tragédie avait lieu: Joyce Echaquan mourrait à l’hôpital de Joliette dans des conditions exécrables teintées de racisme de la part de certains membres du personnel soignant. J’en avais profité pour tisser des liens avec notre histoire, ici, au Canada, celle des agissements impardonnables qui ont ciblé les Autochtones du pays depuis sa fondation. J’ai tenté de répondre à ceux et celles qui ne comprennent pas pourquoi la statue de John A. Macdonald est vandalisée à répétition, qui ne cessent de marteler sur la place publique que nous ne sommes pas comme aux États-Unis ici et que le racisme systémique ne veut rien dire. Certes, si notre emplacement géographique sur la planète est indéniablement différent, il reste que des politiques ségrégationnistes et racistes systémiques ont été mises en place au Canada, particulièrement exacerbées durant les années au pouvoir de John A. Macdonald.

À la lumière de tous ces événements et tous les débats enclenchés en plein mois d’octobre, j’ai commencé à apercevoir de plus en plus de prises de parole de la part d’individus qui semblent un peu frustrés que l’on parle beaucoup de ces sujets-là. Pour ces individus, ça commence à tourner en rond. Selon eux, les journalistes qui discutent de racisme systémique et des problèmes qui en découlent ruminent des vieilles idées, ou encore se répètent à profusion et nous martèlent le cerveau avec leurs idées de dictateurs de gauche. À tous ceux-là (que j’aimerais appeler la Bande de colons, en clin d’œil à un certain ouvrage d’Alain Deneault), j’aimerais vous partager une lecture récente qui m’a ouvert les yeux sur beaucoup de choses, alors que je me sentais déjà informé sur ces sujets particuliers. Il y a toujours de la place pour un petit peu plus d’éducation!

En effet, par un heureux hasard, j’ai découvert le livre Mononk Jules de Jocelyn Sioui qui m’a grandement éclairé sur le sujet de la condition des Autochtones au Canada et, plus globalement, en Amérique du Nord.

Une histoire tout aussi éducative que ludique

La prémisse de ce livre est bien simple: l’auteur, Jocelyn Sioui, retrace l’histoire de son grand-oncle, Jules Sioui (communément appelé Mononk Jules). Cet homme de Wendake, près de la ville de Québec, était un activiste pour les droits des Autochtones dans les années 1930-1940.

Jocelyn Sioui s’est donné comme devoir de réparer en quelque sorte l’histoire de ce personnage qui n’a pas été retenue dans les grands livres d’histoire du Canada. Ce qui est fascinant avec ce livre, c’est à quel point il est ludique et informatif à la fois. La reconstruction de l’histoire de Mononk Jules est habilement ficelée par l’auteur grâce aux multiples documents d’archives qu’il a retrouvés et dépouillés. Il en découle un dialogue intéressant entre Histoire, famille, passé et présent, avec une touche d’humour que Jocelyn Sioui ajoute par moments. Ce livre, qui nous fascine autant qu’un page-turner, s’augmente en plus d’une vocation éducative pertinente et inédite. C’est que l’histoire de Mononk Jules, en plus de s’insérer dans une histoire centenaire qui reste encore à être connue et partagée, est assez palpitante en soi!

Histoire de la colonisation

Au début de son livre, Jocelyn Sioui commence par faire un court topo sur l’histoire de la colonisation, principalement au Canada. En effet, on y apprend que Jacques Cartier, lorsqu’il est arrivé en sol américain, aurait rencontré le chef Iroquois Donnacona sur son chemin. Cartier lui aurait demandé la permission de continuer son chemin sur ses terres pour explorer davantage, privilège que Donnacona lui aurait refusé. Cartier serait donc reparti en France avec les deux fils de Donnacona dans le but d’apprendre leur langue et de pouvoir mieux échanger dans le futur. Lors de son deuxième voyage, Cartier réitère son désir de continuer son chemin sur le territoire, mais Donnacona lui refuse l’accès encore une fois. Et c’est là que ça se gâte.

Tel que l’écrit Sioui, «en 1535, Cartier revient comme convenu avec les fils de Donnacona et espère explorer plus avant le territoire, c’est-à-dire jusqu’en Chine. Donnacona lui refuse une fois de plus cet accès […] mais Cartier, entêté, décide d’y aller quand même» (p. 25). C’est comme ça que l’histoire du Canada a commencé. Ça n’est toutefois pas de cette manière qu’on nous raconte les événements à l’école… Jacques Cartier a kidnappé Donnacona, ses fils et sept autres Iroquoiens durant une nuit pour les ramener en France. Dans les livres d’Histoire, on nous laisse croire qu’ils sont allés de leur plein gré avec Cartier, trouvant l’idée de s’éduquer en Europe trop alléchante. Mais ce récit est, selon ce qu’on en comprend en lisant Sioui, une distorsion de l’Histoire qui a été faite pour glorifier Cartier et minimiser les impacts de la colonisation.

L’histoire de Mononk Jules

Jules naît à une époque où la langue wendat a pratiquement disparu; où l’Église vient de refuser de chanter les cantiques en langue huronne; où l’on a créé des parcs, réduit des territoires et commencé à démanteler des réserves pour ensardiner et parquer des familles indiennes dans la famélique et très réduite réserve de Lorette (p. 33).

Après avoir bien fixé les fondations sur lesquelles son récit allait se développer, l’auteur entame sa quête principale, celle de retracer les pas de Mononk Jules. Le travail d’archives est exemplaire. On comprend que cet homme n’a pas eu la vie facile, qu’il a dû s’exiler à New York pour trouver du travail pendant quelques années, sans savoir parler un seul mot en anglais. Il est revenu au Québec ensuite, a fait de la prison pour s’être organisé avec des comparses pour protéger une maison qui leur appartenait, ce qui l’a mené à devenir activiste.

Le point focal de l’histoire de Mononk Jules tourne autour de la Deuxième Guerre mondiale. En effet, alors qu’une loi raciste et ségrégationniste (la «Loi sur les Indiens») différencie nettement les Autochtones des autres citoyens canadiens, alors que que cette loi incite les Autochtones à s’«émanciper» (i.e s’assimiler) à la culture canadienne, alors que cette loi empêche les Autochtones de pratiquer la chasse traditionnelle, de se réunir pour célébrer les grandes fêtes de leur culture ancestrale et de parler leur propre langue, le gouvernement canadien ose aller demander aux Autochtones du Canada d’aller au front pour combattre au nom de la patrie canadienne.

Cet événement a été l’élément déclencheur pour l’activisme de Mononk Jules, qui a écrit des centaines et des centaines de lettres pour protéger les droits des siens. Il n’était pas question, pour lui, que les Autochtones soient obligés de s’enrôler dans l’armée pour combattre aux côtés d’une nation qui les a envahis et violentés – car si les Français avaient déjà été durs sur les peuples autochtones puis avaient fini par faire des compromis et écrire sur papier qu’ils leur laissaient certaines terres, lorsque les Anglais ont pris le pouvoir, ils ont fait les choses à leur manière et n’ont pas honoré ces traités.

Mononk Jules, pour résumer (vous irez lire le livre pour savoir tout!), a réussi à mobiliser les chefs et les Autochtones de l’Amérique du Nord, à faire en sorte que le gouvernement à Ottawa tienne une rencontre avec le Gouvernement de la nation indienne de l’Amérique du Nord (GNIAN) qu’ils ont eux-mêmes fondés, bref Jules Sioui a réussi à faire avancer la cause autochtone au Canada.

Jocelyn Sioui nous dresse donc, dans ce livre, le portrait d’un homme avec des convictions et une verve admirable. Jules Sioui ne pouvait pas accepter que ses comparses meurent de faim, soient opprimés par le pouvoir établi et voient leur mémoire être effacée.

L’auteur est aussi extrêmement honnête dans son approche lorsqu’il choisit de ne pas laisser de côté les travers et les éléments moins héroïques de la vie de son grand-oncle. Loin de chercher à créer une sorte d’idole pour les combats de demain, Jocelyn Sioui cherche plutôt vraisemblablement à réparer la mémoire d’un personnage important de l’histoire canadienne qui, malheureusement, jusqu’à maintenant avait sombré dans l’oubli.

Je terminerais en partageant une dernière citation du livre qui, je crois, devrait être le mantra des réformes de demain:

Enseigner l’Histoire, dépoussiérer les traces qui ont été volontairement cachées pour faire disparaître des nations, les assimiler, les transformer en «peuple invisible», comme le dirait Richard Desjardins, n’a jamais été plus d’actualité qu’aujourd’hui […] il ne faut plus que [l’histoire des Autochtones] s’arrête au mode de vie de jadis […] cela perpétue l’idée que les Premières Nations n’existent plus. On nous répète inlassablement qu’enseigner l’Histoire, c’est choisir. Je suis bien d’accord. Est-ce qu’on peut seulement choisir ensemble? (p. 153).

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