Métro Frontenac : Entrevue avec l’artiste inclassable Tommy Height

Métro Frontenac : Entrevue avec Tommy Height, artiste inclassable

La flambant neuve maison d’édition Hurlantes éditrices, dirigée par Pénélope Jolicoeur et Véronique Pascal, vient de sortir son deuxième ouvrage: Métro Frontenac. Nous avons rencontré l’auteur de ce recueil de poésie, Tommy Height, un artiste inclassable, à l’oreille musicale et à la langue plurielle.

Je me sens obligée de commencer par cette question: que représente pour vous le métro Frontenac, et pourquoi en faire le titre de votre recueil?

Le Métro Frontenac est l’une des stations du quartier Centre-Sud dans lequel j’ai grandi. Le chapitre principal raconte en fragment mon histoire et par la bande celle de mes chums de l’époque. On avait à l’habitude de grimper sur le toit de la station pour chiller et les couchers de soleil étaient magnifiques. Le titre a été clair dès le début il y a six ans, je savais que beaucoup de gens pouvaient se rapporter au titre et faire des liens. 

Ce recueil parle beaucoup d’identité. Quelle en est votre conception? Trouvez-vous qu’il y a une poésie symptomatique de la ville de Montréal?

J’ai grandi dans la rue et ses histoires, c’est l’une de mes identités de base. Mais aujourd’hui je suis à mi-chemin de la réalité que j’ai décrite dans le livre et c’est suffisant pour moi. Pis j’ai d’autres identités, d’autres visions, mais fallait que je commence par le début. 

Je traîne Montréal avec moi partout et oui la poésie de Montréal existe. La poésie de quartier même. C’est très fin, c’est dans la description des personnages, dans le slang. La poésie de Saint-Michel, Montréal-Nord ou de Little Burgundy existent tout autant que celle du Centre-Sud. 

Métro Frontenac : Entrevue avec l’artiste inclassable Tommy Height
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On perçoit au sein de la musicalité de vos vers une inspiration empruntée au domaine de la musique. Est-ce que vous écrivez vos poèmes comme l’on pourrait écrire des chansons? Le rap est-il un genre qui vous inspire?

Définitivement. J’écris toujours en écoutant de la musique. Ma carrière professionnelle a pratiquement toujours tourné autour de la musique également. J’ai été programmateur musical à la télé, à la radio, et mes connaissances en musique m’ont permis de gagner ma vie assez souvent. La musique m’a donné énormément et je parle beaucoup d’elle. C’est ma façon de redonner, elle fait partie du décor dans mes poèmes.

Le poème «Climax» dans mon recueil est basé sur la chanson du même titre de Young Thug, un artiste que j’aime beaucoup. C’était vraiment intense de connecter autant avec le morceau pis d’écrire mon propre truc en même temps. J’étais high as fuck dans les îles Canaries en Espagne pis j’étais absolument certain d’avoir écrit le poème le plus représentatif de mon recueil. 

J’ai tellement écouté de musique, l’émotion que je ressens en écoutant une chanson, je la transpose sans difficulté pour un poème. Certains de mes poèmes pourraient être aussi des débuts de chansons, des verses de rap. Y’a pratiquement toujours un tempo. Dans certains cas, je force même le lecteur à le lire d’une certaine manière, de façon à ce que le beat soit respecté. Le layout de mon poème est super important. Chaque virgule compte, les espaces, les sauts de ligne.

J’adore brouiller les pistes. J’avais soumis à mon éditrice un verse de rap pour le recueil sans lui dire. Je voulais voir sa réaction. Pénélope a approuvé le texte immédiatement. Je l’ai arrondi pour lui donner une vibe plus poétique. Parce que le rap a une grosse contrainte que la poésie n’a pas: les punchline. C’était plus libre comme version, mais ça restait un mad verse quand même!

Pis finalement, j’ai décidé de retirer le texte du recueil, je trouvais qu’il décalait un peu trop du reste. Je cherchais surtout à prouver mon point de vue: pour moi les artistes rap sont tous des poètes, c’est au lecteur et à l’auditeur d’améliorer son écoute pour percevoir leur poésie. J’écris souvent de la même façon qu’un rappeur, mais je change ma façon d’écrire très souvent, je combine des textes ensemble, je travaille leur sonorité, etc. 

J’essaye d’éviter d’être classé, je me considère pas poète plus qu’un autre, je suis pas un rappeur non plus, encore moins un slammeur. Au final par contre, sans la musique de Nas (le morceau The Message) et les premiers albums d’Oxmo Puccino, je crois pas que j’aurais écrit quoi que ce soit. 

Lorsque l’on vous lit, on remarque immédiatement une langue plurielle, teintée de joual, d’anglais. Où se place votre langue et quel est votre rapport à elle?

Full slang baby! Montréal c’est beautiful dans les trois langages disponibles. La liste continue, d’autres langues s’ajoutent. Demain les kids vont écrire franpunjabi or something like that.

D’où vient votre pulsion d’écriture (d’une colère, d’une joie, d’une frustration, d’un besoin de partage)? Pourriez-vous nous nommer l’endroit d’où elle survient?

Pour Métro Frontenac et son chapitre principal, c’était surtout un désir de s’inscrire dans l’histoire. Mes homies et moi avons grandi dans les années 90, une époque plutôt violente dans le Centre-Sud. Je trouvais que très peu de choses avaient été écrites sur le sujet, c’est ma contribution.

Un besoin de partage, pour ouvrir le dialogue et garder les esprits ouverts sur la réalité de tout un chacun. Je pense (j’espère) que mon livre pourra résonner dans d’autres quartiers, communautés.

Et encore un besoin de partage parce que je considère que ce livre parle beaucoup d’amitiés. J’ai écrit ce livre pour mes chums avant tout et pour leur dire à quel point cette époque était significative. It’s tough love but it’s love.   

Est-ce que vous respectez et estimez ce que vous écrivez?

Long story short.

Mes éditrices avant de lancer mon livre n’avaient lancé qu’un seul livre. Un almanach. J’avais été invité au lancement. Le vin était gratuit et j’avais (au meilleur de mes souvenirs) deux tramadols dans le corps. J’étais vraiment défoncé pis j’ai causé une scène pas possible (Véro, again I am sorry).

Quelques semaines et des excuses plus tard, j’ai envoyé mon manuscrit à Véro et Pénélope. J’y croyais beaucoup. Il fallait que j’y croie, que j’estime ce que j’écris. Je voulais que ce soit Hurlantes qui me publie mon livre. 

J’écris de la poésie pour être le meilleur. Pour moi c’est pratiquement une compétition. Je vais show love à plusieurs collègues sans hésiter, mais je cherche toujours à faire mieux. Je suis peut-être le seul de ma gang à voir les choses comme ça, mais c’est l’attitude que j’avais pour écrire mon recueil. 

Vous parlez beaucoup de vos secrets. Est-ce que c’est important de ne pas tout dire lorsqu’on écrit? À quel point êtes-vous honnête avec le lectorat qui vous rencontre?

Je suis prêt à dire tout en poésie si le poème que j’ai écrit est bon. J’ai pas de limites à ce sujet. 

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