Méduse de Martine Desjardins : Un récit d’une beauté monstrueuse

Méduse de Martine Desjardins : Un récit d’une beauté monstrueuse

À l’aide d’un vocabulaire méticuleusement choisi, Martine Desjardins a créé un roman envoûtant avec Méduse, paru chez les Éditions Alto en octobre dernier. L’autrice s’intéresse ici aux thèmes de la monstruosité, de la honte et de la sexualité ainsi que du pouvoir de la féminité et de la marginalité, et ce, à travers un univers unique teinté de surréalisme. 

À vrai dire, on ne se douterait jamais que les méduses sont venimeuses. Tu vois, même la beauté la plus fragile peut être monstrueuse. (p.122)  

En s’adressant à un interlocuteur qui demeure secret jusqu’à la fin du roman, le personnage principal, surnommé Méduse, commence le récit de sa propre histoire. Elle dépeint un nid familial hostile où elle apprend toute jeune à détester son corps. 

Déjà accablée par la laideur de ses yeux, elle fuit les miroirs, refuse de voir son propre regard et se replie sur elle-même. Elle n’ose prendre connaissance de la nature horripilante de ses globes oculaires qu’à la toute fin de l’histoire. 

Méduse est amenée à l’Athenaeum par son père, un institut pour les filles affublées, comme elle, des défauts les plus grotesques. Elles y sont traitées comme des animaux de foire ou des membres d’un freak show par des «bienfaiteurs». 

En ces lieux, l’ignorance est prisée à travers des bibliothèques pourtant bien garnies de livres, lesquels sont dûment proscrits, paraissant tous mis à l’Index de la Grande Noirceur d’un monde parallèle. 

On ressent après quelques lignes l’atmosphère d’un conte à la Cendrillon ou Barbe bleue. Au fil des pages, l’intertextualité avec la mythologie grecque ainsi que le roman gothique devient de plus en plus évidente. Le.la lecteur.trice cherche à tâtons ses repères dans ce non-lieu glauque, flottant au sein d’une époque floue que dresse habilement l’autrice.  

Méduses

J’ai enfin pu examiner ces frêles créatures de près, et m’émerveiller de leur étrange anatomie, de leur translucidité irréelle et de leur gracieux moyen de propulsion. Dans l’aquarium spéculaire, chacune était le reflet de moi-même. (p.176)

En visitant un aquarium avec ses sœurs, la comparaison entre la protagoniste et la méduse émerge. La petite fille découvre ensuite un immense lac où dansent ces dangereuses créatures aux côtés de l’institut où elle est pensionnaire. 

L’antithèse de cette comparaison en fait toute sa force. La méduse est décrite comme une créature à la fois d’une beauté incontestable et d’une dangerosité indéniable.  

Cette analogie est aussi exposée en une mise en abyme lorsque le personnage lit sur cette figure clé de la mythologie grecque. On a même droit à un chapitre quasi encyclopédique étayant la complexité de la méduse en tant qu’être vivant.  

Monstruosité

Je serais bien embêtée de t’expliquer pourquoi ma mère m’a effrayée à ce point. On est toujours le monstre d’un autre, j’imagine. Chose certaine, elle était encore le mien. (p.169)

En mettant des majuscules à la panoplie de noms dont elle ridiculise ses propres yeux (Révoltances, Défigurations, Cauchemardesqueries, Affrosités), Desjardins personnalise la monstruosité en faisant quelque chose de plus grand que nature, presque de l’ordre du divin. 

Il s’agit de bons exemples de la complexité de son vocabulaire et des néologismes dont elle parsème sa prose. On se voit aspiré dans ce monde qu’elle gouverne astucieusement, qu’on ressent comme bien à elle. 

Misogynie (puis féminisme)

Depuis l’enfance, la honte m’avait tenu lieu de conscience. Elle avait exercé un contrôle sur ma vie, ordonné mes choix, présidé à mes décisions. […] La honte me pétrifiait parce que j’en étais pétrie. (p.177) 

La honte et la censure teintent le texte. Desjardins fait ressortir la pensée réductrice de la chrétienté et du péché originel, ce tabou misogynique du corps qui se transmet inconsciemment à travers, entre autres, la filiation mère-fille.

De plus, Méduse n’est considérée que par sa féminité, tout en étant démunie de son identité et de son humanité. Tout comme le féminin demeure spécifique et le masculin, générique. Elle n’est caractérisée que par son sexe, que par l’horreur qu’elle incarne. Peu à peu, c’est en assumant sa féminité qu’elle développe enfin ses pouvoirs. 

Marginalité

J’étais prêt à l’affirmer, maintenant: j’étais Méduse. L’éternel féminin. La manifestation du chaos primordial. La destructrice des miroirs du monde. Je n’avais plus rien à craindre – ni des reflets ni des ombres. (p.203) 

On décèle une sorte d’écho entre l’Athenaeum et de vieux asiles psychiatriques où les troubles de santé mentale sont atrocement stigmatisés. Vivant à l’écart, perçues comme des monstres, maltraitées et agressées, les filles de l’institut reçoivent un traitement comparable à ce qu’auraient pu subir les orphelins de Duplessis. Elles connaissent un sort immonde et aucune d’entre elles ne paraît en ressortir vivante. 

Si le poids de sa différence l’handicape en premier lieu, c’est dans sa marginalité, dans la grossièreté pétrifiante de son regard qu’elle découvre plus tard toute sa puissance. Comme le mythe original, Méduse a le pouvoir de changer les gens en pierre. Quiconque abuse d’elle, pose un regard déplacé sur son corps ou suscite le malaise d’une convoitise non sollicitée entraîne ses réactions impitoyables. La force de sa différence lui permet de s’en sortir.  

Perversité surréaliste

Telles des aguicheuses burlesques, elles retroussaient leurs jupons par-dessus leurs cuisses légères et leurs jambes de sylphides, exposant sans vergogne leurs gonades rougeoyantes. 

À travers des passages dont l’incohérence nous désamorce, Desjardins en fait voir de toutes les couleurs. Du plaisir sexuel ressenti à même les globes oculaires aux tortures provoquées par des animaux imaginaires, ce mélange inusité entre lubricité et douleur s’apparente à l’étrangeté des rêves provenant du plus profond du subconscient. Méduse ne souffre ni ne pleure, reste que rien n’est questionné dans ce monde où l’illogisme a tout à fait raison. 

Somme toute, le roman est d’une prose tantôt électrisante, tantôt effroyable, dont la précision des mots ne cesse d’impressionner le.la lecteur.trice. C’est un récit qui nous plonge dans un onirisme pervers nous tirant du quotidien avec brio. Sans en écarter les réflexions sociales, c’est un livre qui peut tout aussi bien se lire pour son monde captivant aux allures de roman à suspense.

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