Crédit photo: Myriam Beauséjour

Les jardins de linge sale : il faudrait des épaules où déposer sa chaise

En septembre dernier, Laurence Gagné signait son premier recueil de poésie Les jardins de linge sale aux éditions Le lézard amoureux. Celui-ci se divise en trois parties, soit «La ville l’hiver», «Les jardins de linge sale» et «Les belles vacances». Alors que chaque partie se découpe selon différents lieux, toutes trois présentent la même fuite, celle d’une jeune femme à la recherche d’un endroit où reposer sa tête.

«Une légende de lucioles»

Nous plongeons dans Les jardins de linge sale avec l’impression de ne saisir que de petits morceaux lumineux arrachés à la noirceur d’une pièce cloisonnée. Ces petits bijoux s’animent dès que nous nous laissons emporter par le rythme. Les poèmes, de forme courte, rappellent une peau à nu, trouée et ballotée au vent comme du vieux linge sale, laissé là dans l’attente d’être lavé par le temps, ou la magie de ces petites choses qui nous prennent parfois à la gorge.

merci de me ramasser

dans ton insomnie

toute seule je ne bouge pas

je suis un feu faible

une légende de lucioles

j’ai besoin d’épaules

pour la fin du monde

les gens vivent très peu

La poésie de Laurence Gagné combine avec agilité un univers fragile et sensible à un ton familier. Les poèmes se lisent avec une pointe d’humour, désamorçant avec adresse les passages aux emportements salutaires. Les images que la poète révèlent, parfois brutales, se ficellent autour de ce langage du quotidien, campant les poèmes dans un décor au vécu palpable. Dans chacune des trois parties du recueil, nous retrouvons un environnement où nous pouvons nous incruster avant d’en être expulsé, sans préavis.

Les grands froids

Une voix anonyme, incapable de s’habiter sans se «faire la gueule», s’adresse à un «tu» tout aussi évincé de lui-même. Ils se fusionnent pourtant comme un seul cœur, partagé entre deux âmes à bout de souffle. Aux yeux du lecteur et de la lectrice, ces deux personnages vagues s’entremêlent et se fuient, comme une valse chaotique qui ne laisse pas indifférent.e.

on est ici parce que le froid brise

les éviers

tu te rappelles que les maisons abandonnent

celles qui restent

quand l’amour qui me crie croit pouvoir

crisser son camp

se cacher

dans les pièces ikea

où ma mère sourit m’achète mon premier lit

qui craque que je brise plus tard

d’avoir emménagé trop vite

dans ta poitrine

Une jeune femme emménage dans la poitrine d’un amant comme dans une maison avec une chambre à combler. Sauf que la pièce ne convient pas tout à fait, bien que les sentiments, indomptables, imprègnent déjà chaque fissure parcourant les matériaux neufs. Ces souvenirs nostalgiques voudraient se cramponner aux coins sombres des murs repliés, faits sur mesure pour tous ceux et celles qui souffrent d’un cœur donné trop vite. Là réside une grande sensibilité, de celles si prenantes que nous aimerions nous en détacher pour se recentrer avant d’y retourner, tête baissée.

L’insuffisance de nos poumons

Le plus saisissant demeure la puissance de la voix, à la fois lucide et fatiguée de ne jamais dormir, prise dans une insomnie enfiévrée. Les poèmes se lisent comme un ballon qui se gonfle et, tout près d’éclater, se dégonfle, puis se regonfle. Ils jouent ainsi sur une ligne fine, entre l’éclatement total et la pression terrible d’un vide trop plein.

j’avais encore la brassière mouillée

on se criait après dans l’auto

ça s’était fendu jusqu’au pont

c’est souvent : m’aurais-tu cherchée

des choses comme ça

Cette voix écorchée habite le recueil comme elle voudrait s’habiter elle-même, sans compromis. Bien qu’elle semble parfois tout près de disparaître sous la lumière brûlante du jour, elle illumine surtout la noirceur qui la traverse, plus d’une fois. Et c’est bien de cela dont il est question lorsque nous parlons de l’œuvre Les jardins de linge sale, c’est de cet espoir de faire pousser une fleur par-dessus les blessures qui nous ont emmurés dans une pièce qui n’était pas la nôtre.

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