L’exploration sensorielle de Laurie Bédard : une critique de Les univers parallèles

L’exploration sensorielle de Laurie Bédard : une critique de Les univers parallèles

Paru en mai dernier aux éditions Le Quartanier, le livre Les univers parallèles de Laurie Bédard est une douce envolée des sensations et des sentiments entourant la douleur de vivre. Ce recueil de poésie consiste en une exploration littéraire des textures, de la dualité des émotions et du passage du temps créée par une plume accessible.

Dans ce recueil, on parcourt des poèmes en vers, en prose et des ekphrasis. Les vers de l’autrice sont courts, rythmés et saccadés. Laurie Bédard construit des souffles, des élans et des pauses tous évocateurs des cinq sens. Les poèmes se suivent, se complètent et s’expliquent entre eux dans un écho harmonieux. Si l’ekphrasis est en quelque sorte une mise en abyme de l’acte créateur, cette œuvre en est une de la vie, plus précisément des sensations et des émotions qui forgent l’illusion du réel.

Les mots de Laurie Bédard sont issus d’un langage courant, parfois soutenu, ce qui en fait une œuvre facilement intelligible. Les poèmes s’écoulent doucement, tout comme la continuité de l’œuvre caractérisée par la fluidité de l’eau. Au fil des pages, le temps passe, les saisons se suivent et les sentiments qui habitent la narratrice se développent, mais ne changent jamais tout à fait. 

il a plu toute une nuit

je n’ai pas sommeil

sous ton ombre je n’ai

pas dormi ton regard

a la force d’un soleil

 

il a plu j’ai glissé vers un fleuve

sous l’océan froid

les océans passent

ne reviennent jamais

 

mes membres flottent

sur des musiques nouvelles

je ne sais pas

 

ni les mouvements

ni la danse

ni la folie qui s’en va

(Laurie Bédard, p.67)

Le recueil commence sous l’apathie de l’hiver. L’autrice suggère le poids des blessures d’enfance sur la vie adulte, c’est-à-dire les abandons et les trahisons. Elle traite du froid comme le parallèle même de la douleur, lequel revient tout au long des pages. La pesanteur de l’eau est aussi la lourdeur d’une dépression qui, d’abord explicite au début, devient sous-jacente, non sans être moins présente. 

Si le renouveau du printemps s’installe enfin, la narratrice, amorphe, demeure aux prises avec l’hypocrisie de son existence et se cache sous un masque afin de se fondre dans la foule. Elle feint sa joie à travers la floraison des jardins et la beauté de la lumière. 

La chaleur de l’été s’embrase et fait revivre la rage, la rébellion et le féminisme. La fumée monte tout comme la colère du monde. Elle est annonciatrice du changement et du danger indispensable, du positif et du négatif.

En effet, la dualité devient moteur de recherche pour Bédard. La vie et la mort, la chaleur et le froid, le bonheur et la tristesse, la matière vivante et la putréfaction. Puis pourriture, charogne et décomposition. Une ligne d’horizon marque le tournant entre le tout et le rien, l’absence et la présence, la terre et le ciel. La narratrice semble soit être en vie dans un monde mort, soit se sentir vide dans un monde foisonnant.

L’autrice touche aussi à la thématique de la femme et de ces multiples facettes, ainsi qu’à la pression des standards de beauté. La femme existe sous d’innombrables formes, mais avant tout à l’intérieur de son corps et non dans l’espace. Bédard y aborde le harcèlement de rue et les microagressions dans ce qu’elles ont de tristement usuel.

nous soignons les plaies ouvertes

qui rongent notre peau

et d’où s’échappe la fumée même

du feu qui a détruit

la beauté du monde

(Laurie Bédard, p.53)

Dans ce recueil, on baigne – littéralement, et à travers un flot de métaphores sur l’eau – dans le courant des choses, des sentiments et de la vie. On explore autant le courant de la pensée que les paysages obnubilant de la lumière. La vie devient un combat quotidien, et la survie consiste en une charge mentale et physique. Somme toute, on subit la pesanteur d’une dépression non sans apprécier la beauté des mots qui lui sont associés.

On comprend Les univers parallèles de Laurie Bédard comme le cas du chat de Schrödinger, comme la vie et la mort qui se côtoient, comme les mondes qui se déchirent, se dédoublent et se multiplient dans une foule de possibilités inextricables à découvrir.

Les univers parallèles est une expérience de lecture, le résultat d’une exploration entamée à tâtons dans l’abstraction du réel. Une poésie à la fois thermique et épidermique, où les sensations s’absorbent à travers le fourmillement des textures et du temps. 

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