Les cofondatrices de Diverses syllabes

Diverses syllabes, une maison d’édition plus que nécessaire

Vous avez certainement vu passer récemment sur vos réseaux sociaux cette nouvelle initiative qui semble contraster avec le paysage littéraire québécois. Lancée au début du mois d’août, la maison d’édition Diverses syllabes, plus qu’un vent de fraicheur, se présente à contre-courant en signifiant avec assurance son ras-le-bol envers le colonialisme et le patriarcat. Les huit membres de l’équipe souhaitent ainsi offrir une place de choix à ces voix trop peu entendues encore aujourd’hui.

Rencontre avec la cofondatrice Sayaka Araniva-Yanez qui, comme les autres membres, désire amorcer le changement avec ce tout nouveau projet littéraire.

Quelles sont ces femmes derrière ce projet?

Diverses syllabes est cofondée par un comité de femmes majoritairement racisées, déjà actives dans le milieu littéraire et artistique, notamment par Madioula Kébé-Kamara, fondatrice et directrice générale de la maison d’édition. Elle est également éditrice, autrice et poète sénégalaise-française. Dans l’équipe, nous pouvons retrouver, Emanuella Feix (écrivaine, éditrice et étudiante à la maîtrise en études littéraires brésilienne), Paola Ouedraogo (autrice, rédactrice, chercheuse et doctorante en études littéraires guadeloupéenne), Brintha Koneshachandra (autrice, traductrice, artiste visuelle et doctorante en histoire d’origine tamile-française), Cato Fortin (autrice, rédactrice et doctorante en études littéraires québécoise), Maude Lafleur (autrice, directrice artistique, doctorant.e et chargé.e de cours à l’UQAM en études littéraires, québécoise), Élise Achille (rédactrice, réviseuse linguistique, gestionnaire de communauté, mauricienne) et moi-même, Sayaka Araniva-Yanez.

Sayaka Araniva-Yanez

Qui êtes-vous et quel est votre parcours?

Je suis éditrice, rédactrice et étudiante au baccalauréat en études littéraires d’origine salvadorienne. J’entame présentement ma troisième année dans le même programme, à l’UQÀM. Par le passé, j’ai fait mon entrée sur la scène artistique et culturelle dès mes années au collégial. J’ai cofondé deux collectifs artistiques (Artefus et Inversions) qui avaient pour mission d’offrir aux jeunes artistes de Montréal, une chance de s’exprimer à travers leur passion, ainsi qu’une opportunité de partager leurs perspectives artistiques et créatives sous une thématique commune. À l’époque, je désirais promouvoir le travail d’artistes sous-représentés afin de leur assurer une continuité dans leur création et, ainsi, de s’épanouir dans une carrière florissante.

Aujourd’hui, c’est avec un grand plaisir que je poursuis cette mission auprès de Diverses Syllabes et dans le milieu littéraire afin de célébrer et de valoriser les communautés racisées et les minorités de genre. Également membre de l’équipe rédactrice de la revue littéraire Lapsus, je travaille à ce que la ligne éditoriale soit novatrice afin «d’explorer et d’expérimenter», voire «[de] permettre le lapsus et faire des erreurs, des fausses associations, des liens insensés, des manifestations de l’inconscient, des actes manqués et des étourdissements du langage une voie de création axée sur la découverte».

Cette expérience me permet, d’ailleurs, de réellement peser sur mes désirs et objectifs de décomplexer le langage, qui aujourd’hui, s’inscrivent dans une perspective décolonisatrice et intersectionnelle dans mon propre rapport au milieu littéraire et dans mon engagement au sein de la maison d’édition de Diverses Syllabes.

Qu’est-ce qui a mené au projet Diverses syllabes?

L’idée de ce projet a été portée par la fondatrice depuis plusieurs années. À cause du faible nombre de personnes issues des minorités dans le milieu littéraire et dans les médias communs. Pour elle, il est question d’apporter du nouveau et ainsi contribuer au changement dans le milieu littéraire québécois. Entre autres, par la diffusion et mise en scène de personnages racisé.e.s ou de minorités de genre, de regards authentiques et de pluralité des discours, etc.

De plus, dans le contexte du Black lives matters ainsi que dans le cadre de discussions sur les conditions précaires des auteur.rice.s au Québec, l’évidence était des plus pressantes; il fallait agir afin d’offrir un milieu de travail inclusif basé sur la discussion, la bienveillance et l’empathie.

À qui s’adresse cette maison d’édition?

C’est une maison d’édition par et pour les femmes racisées et les minorités de genre.

Étant donné que très peu de femmes racisées ou de minorités de genre sont au cœur de la relève artistique et littéraire du Québec, notre action permettra de multiplier les opportunités de dialogue entre la majorité culturelle et l’imaginaire minoritaire, ainsi que d’encourager les générations futures de femmes racisées et de minorités de genres à s’engager massivement dans les milieux artistiques et culturels.

Diverses syllabes. Crédit: Catherine Leblanc

Quels sont ses objectifs à court terme?

Pour le moment, il y a une campagne de financement en cours et notre objectif est de 60 000$ afin d’assurer notre indépendance sur deux ans. Nous avons déjà atteint un montant supérieur à 14 000$ et nous en sommes très reconnaissantes. Diverses Syllabes tient à remercier tou.te.s les donateurs.trices qui ont et qui vont contribuer à ce projet!

Nous travaillons actuellement sur les détails du premier ouvrage qui sera une création collective, figurant donc plusieurs auteur.rice.s tou.te.s rassemblé.e.s autour d’une même question ou d’un thème commun. D’ici quelques semaines, nous annoncerons le contenu; nous visons cette publication pour l’été 2021.

Quels sont ses objectifs à long terme?

Tout d’abord, Diverses Syllabes s’engage à développer et maintenir sa politique éditoriale, soit de cibler les artistes marginalisé.e.s (pour contrer le racisme systémique et les discriminations qui s’y rattachent), de mettre en place une équipe bienveillante et composée de femmes et de personnes minorisées dans le genre (pour contrer les inconduites sexuelles, favoriser le dialogue, réduire les risques de dynamiques de pouvoir malsaines et pour également créer des opportunités d’emploi), puis de mettre en place des conditions d’édition favorisant la rémunération des auteur.rice.s (pour contrer la précarité et la faible rémunération réputée dans le milieu littéraire).

De plus, étant une maison d’édition féministe et intersectionnelle, Diverses Syllabes traitera des sujets liés à la parité homme-femme, et va également souligner la complexité et les multiples enjeux entourant les conditions des femmes racisées. On souhaite donc publier des œuvres écrites par des personnes subissant simultanément plusieurs formes de stratification, domination ou de discrimination dans la société.

Nous visons à publier 3 à 4 ouvrages par année qui s’inscriront dans un catalogue composé d’œuvres contemporaines écrites en français comme en anglais. Afin de promouvoir ces histoires singulières, nous acceptons sur appel, la fiction, l’essai, la poésie et les livres spéciaux: livres d’art, bandes dessinées, livre illustré, littérature jeunesse, etc.

Finalement, que la représentation des minorités dans la littérature soit significativement augmentée (tant dans les œuvres que dans les acteurs.trices de l’industrie du livre), pouvoir publier plusieurs ouvrages par année, d’avoir un partenariat en France et de contribuer à donner du travail à plus de personnes racisées et minorisées dans le genre possible sont définitivement des objectifs qui nous tiennent et continueront à nous tenir à cœur.

Courtoisie: Diverses syllabes

Quelles sont les réactions du public actuellement concernant ce nouveau projet?

L’élan de solidarité qui s’est manifesté dans la campagne de financement témoigne d’une réaction positive et encourageante du public face à ce nouveau projet. Cette campagne, étant aussi un appel à l’action pour soutenir la cause des femmes racisées dans la représentation artistique, fut et demeure toujours une occasion de démontrer le rassemblement et le support de tou.te.s les allié.e.s qui posent un geste concret permettant aux initiatives de ce genre de voir le jour. Il n’y a qu’à s’intéresser à la liste des donateur-ices pour nous savoir soutenues par les communautés académiques et artistiques.

Que pensez-vous du milieu littéraire en ce moment et, peut-être plus largement, du milieu de la culture?

Le monde littéraire est plein de bienveillance et on ne peut ignorer ou exclure la contribution des communautés racisées au sein du milieu littéraire. Toutefois, celle-ci doit être encouragée davantage, car la prise de parole de toutes les communautés d’ici permet de rassembler sous une même bannière tout le Québec et tout le Canada.

Ainsi, que ce soit pour l’industrie littéraire, les médias ou autres, le message doit être le même: dans nos différences, nous sommes un ensemble. Les dialogues entre les communautés doivent être plus nombreux et ils doivent mener à des actions positives et concrètes. Par ailleurs, la relève issue des communautés racisées ne devrait pas imposer de limites à ses ambitions, elle doit viser ses rêves et les concrétiser sans attendre de permission. Tou.te.s devraient se sentir légitime dans ses choix surtout lorsqu’iels visent une excellence qui bénéficie à la pluralité et la diversité dans le milieu artistique.

 

Envie de contribuer au financement de la maison d’édition? Rendez-vous sur le Gofundme.❤️

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