Courtoisie: Ariane Lessard

«De la tête au livre» – Entrevue avec l’autrice Ariane Lessard

Autrice et poétesse, Ariane Lessard s’est fait connaître par le grand public avec son tout premier roman Feue, publié aux Éditions La Mèche en 2018 et finaliste au Rendez-vous du premier roman. Elle a également coédité un ouvrage intitulé Zodiaque et contribué à celui de Stalkeuses, publié chez Québec Amérique en 2019. Plus récemment cette année, s’est vu paraître son deuxième roman, École pour filles, une œuvre chorale habilement exécutée à l’instar de son tout premier livre.

En plus de manier l’écriture avec dextérité, la Montréalaise ne cesse d’expérimenter différentes voies artistiques et une variété de médiums entre autres avec la photographie, les déguisements et la publication de zines.

Rencontre avec l’artiste multidisciplinaire qui nous parle de son art, de ses inspirations et de sa vision du milieu culturel.

Quel est ton parcours et, plus précisément, comment la littérature est arrivée dans ta vie?

J’écris depuis que je suis petite. Surtout des journaux intimes. Le geste m’a toujours accompagnée, mais je dirais que c’est au cégep que je me suis vraiment intéressée particulièrement à la chose littéraire, comme métier. Avant ça, je voulais plutôt faire des films, j’écrivais des scénarios. Puis après le cégep en lettres, j’ai fait un bac en création à l’Université Laval et enfin une maîtrise en création, toujours, à l’UQAM. Mon premier roman est en fait mon projet de mémoire. Autrement, j’ai toujours été une lectrice avide, alors la littérature a toujours été près de moi, m’a toujours attirée pour son potentiel de sublimation.

Dans Feue et École pour filles, les histoires se déroulent dans un espace clos, au sein d’une communauté refermée sur soi, d’un microcosme en quelque sorte. Pourquoi choisir ce type d’espace?

Ces deux romans présentent des communautés parce que je voulais explorer l’écriture polyphonique. Je voulais revenir sur certains événements dans Feue, d’abord, parce que je savais que les mêmes épisodes allaient être revisités par différents personnages, pour créer cette variation de points de vue. Je voulais tenter d’écrire cette articulation de la rumeur, de comment, malgré des événements similaires, il peut y avoir plusieurs vérités à une histoire. Je pense que le point de vue unique est intéressant à certains égards, mais ces narrations sont plutôt communes, et je préférais m’attarder à un autre type de roman, dans son aspect choral et communautaire.

Feue se passe dans un village également, et je me voyais mal faire vivre cet espace en n’y joignant qu’une seule narration. C’est aussi un univers rural qui prend l’angle de la parole féminine, et je voulais faire parler ces femmes en liant leurs paroles à celles des hommes qui détiennent une certaine emprise sur elles, pour illustrer ces tensions. Faire vivre ce village à travers ses habitant.es, montrer le plus de géographie possible, d’habitats, de commerces. C’était un peu comme faire un dessin et créer l’histoire qui s’y trame ensuite.

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Dans le cas d’École pour filles, je savais dès le début du projet qu’il s’agirait d’un roman narré entièrement au féminin, et le pensionnat est apparu assez rapidement dans l’écriture. Encore là, l’idée de garnir ce lieu, ces pièces, salles de classe, corridors, avec des voix, a été mon plaisir. J’ai créé ce bâtiment, les environs, et les voix sont venues peupler l’endroit, se coller au lieu.

Je ne pense pas que je cherche particulièrement la fermeture des lieux, mais plutôt que chaque accumulation des paroles devient cesdits lieux en les laissant vivre, et que ça donne une impression de huis clos par la suite. Après, le huis clos d’École me semblait nécessaire pour explorer l’aspect inquiétant des lieux dans l’hiver, cette impression d’enfermement scolaire avec les mêmes personnes, les mêmes règles. Et cette tension qui monte à travers les murs, comme dans une prison. Peut-être aussi que ma propension à parler des lieux amène aussi cette impression d’être emmuré. Au même titre que venir d’un petit village peut créer aussi cette impression d’y être stationné.

Quel est ton environnement idéal afin de mousser ta créativité (que ce soit pour l’écriture ou pour d’autres formes artistiques) et pourquoi?

La sainte paix! Quand je commence à penser l’œuvre, je peux être un peu n’importe où en fait, je la rejoue, je la malaxe dans ma tête, et l’environnement ne m’importe pas trop, mais quand c’est le temps de l’écrire, j’entre dans une bulle qui ne doit contenir que moi.

J’aime bien partir en résidence ou en retraite pour articuler les premières constructions. J’écoute aussi beaucoup de musique instrumentale, je prends des marches avec mon calepin pour attraper ces instants qui se construisent dans le mouvement. Je rumine beaucoup!

Quels sont les sujets qui t’interpellent ou que tu souhaiterais traiter prochainement?

Je travaille actuellement sur un recueil de nouvelles qui traitera des lieux et de l’importance des maisons et des habitations sur les personnages. Des nouvelles qui seront à la fois ancrées dans le réel et le fictif. J’ai cette pulsion d’explorer l’univers autofictionnel, chose que je n’ai jamais faite qu’à travers des personnages, cette fois-ci je me sens prête à parler plus ouvertement de ma vie sans ajouter de filtres par-dessus.

Je cherche à transmettre ce qui se passe dans l’intimité du lieu, une fois les portes fermées, dans ces espaces inviolables et secrets, pour parler entre autres de relations ce couple, de sexualité, de violence et d’amour. Je m’exerce aussi au dessin et à la photographie en liant ces pratiques autour du projet d’exploration des lieux. Je ne sais pas encore comment tout ça va se greffer, mais ma maison d’édition, autre maison, est ouverte à l’expérimentation formelle, ce qui me plaît assez.

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Quels sont les auteurs.rices que tu affectionnes le plus et pourquoi?

Au risque de répéter les Sylvia Plath, Virginie Despentes et Marguerite Duras, qui ne me déçoivent jamais, entre autres parce qu’elles crèvent les images pour y introduire leurs intimités et leurs styles, je m’attache aussi beaucoup aux écrits des poétesses québécoises Maude Veilleux, Marjolaine Beauchamp et Émilie Turmel, pour les mêmes raisons.

Considères-tu tes créations littéraires comme féministes et pourquoi?

Elles le sont, parce que je le suis. Je veux faire parler des femmes, je m’attarde à leurs paroles, à l’importance de leurs voix. Les sujets suivent, mais demeurent attachés à elles. Je pense qu’on m’a accolé cette étiquette parce que je m’inscris dans une mouvance féministe d’autrices qui en ont ras-le-bol de la mainmise masculine sur la littérature.

Ces dernières années ont été entre autres marquées par le Mouvement #MeToo et les soulèvements populaires liés au racisme. Ces événements ont eu un impact sur le milieu littéraire, nous pouvons penser à la vague de dénonciations ou encore à l’arrivée de la maison d’édition Diverses syllabes, qui désire mettre de l’avant des voix encore aujourd’hui marginalisées. En tant qu’autrice, comment vois-tu le milieu littéraire actuellement au Québec?

Je vois un milieu qui était saturé par des abus de pouvoir, et qui était à l’image de notre société actuelle, gangrenée par les violences sexuelles et racistes, qui avantageaient toujours les mêmes artisans, les mêmes cliques. Il fallait absolument cette vague de dénonciations. La parole est toujours importante, encore faut-il que l’écoute soit aussi au rendez-vous. J’ai été catapultée dans une position d’écoute proche de l’osmose pendant les dernières dénonciations, particulièrement touchée par certains témoignages de personnes près de moi, qui m’ont fait réfléchir à mes propres gestes, mes propres appréhensions, et je ressens autour de moi un bouleversement profond.

Il ne faut pas penser que la littérature est morte au contraire, je perçois ce moment comme un réveil brutal qui doit donner suite à quelque chose de plus grand, à une acceptation des autres, à un partage véritable dans le milieu littéraire, et qui ne viendrait pas d’une binarité sexuelle blanche, encore moins d’une classe dominante patriarcale.

J’ai vu passer la création de Diverses syllabes sur Instagram, c’est un bel avancement, mais je voudrais que toutes les maisons d’édition se questionnent sur leurs autrices et auteurs, sur leurs éditrices et éditeurs, à savoir s’ils font partie d’un univers élitiste qui manque de diversité. En tant qu’autrice, je me sens entourée d’une sororité forte. En tant que lectrice, je priorise particulièrement les autrices. Cet été, j’ai eu la chance d’être invitée à prendre en charge le compte éphémère de Corona culture et c’était quelques jours après le Blackout Tuesday, je me voyais mal parler de mes préoccupations littéraires personnelles, et ça m’a amenée à me rendre à la bibliothèque où je travaille pour faire une sélection d’œuvres d’autrices et auteurs BIPOC. Je me suis rendu compte de mon manque de curiosité intellectuelle et ça m’a amenée à des découvertes littéraires absolument intéressantes. Je lis beaucoup de femmes, mais souvent des femmes blanches. À ce moment-là, je me suis liée d’amour pour les œuvres de Marie-Célie Agnant, Angela Davis, Maryse Condé. Je m’étais fait la même remarque l’année précédente après avoir lu Je suis une maudite sauvagesse d’An AntaneKapesh. Je dois lire des autrices autochtones! Et j’ai eu des coups de cœur immédiats à la rencontre des œuvres de Joséphine Bacon, Tanya Tagaq, Leanne Betasamosake Simpson. Je veux aussi lire davantage de personnes LGBTQIA2+. J’aime particulièrement les œuvres qui sortent de la collection Queer chez Tryptique, qui m’ont fait découvrir notamment Billy-Ray Belcourt et Nicholas Dawson.

Quels sont tes projets actuels?

Comme je le disais plus tôt, je travaille à un recueil de nouvelles qui accueillera possiblement dessins et photos. Je suis également dans un processus d’adaptation de Feue vers un autre média. J’explore aussi la photographie actuellement, c’est une pratique qui m’a toujours fascinée, mais pour laquelle je ne possédais aucun outil. Autrement, disons que les projets actuels visent à découvrir un moi qui me corresponde, en dehors d’une société capitaliste…

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