Courtoisie: Jean-Simon Leduc

«De la tête au livre», entrevue avec Jean-Simon Leduc

Dites-leur qu’ils ont un don, paru aux Éditions Omri en septembre 2020, est le premier recueil de poésie de l’acteur Jean-Simon Leduc. Son entrée en littérature a engendré une œuvre originale à l’écriture ciselée et intime, empreinte d’une nostalgie enfantine communicative.

Rencontre avec l’artiste sur son tout premier ouvrage.

Votre recueil traverse plusieurs lieux: la chambre et ses rideaux fermés sur une intimité révolue, l’autoroute 40 et une nature déboussolée, l’urbanité parfois nocive de Montréal. Les lieux ici ne font pas «paysage», mais servent au cheminement d’une narration intime. Quelle relation avec le lieu entretient votre poésie? Est-ce que vous réfléchissez aussi votre poésie comme le témoignage d’un lieu, d’une époque, d’une génération?

Pour moi, situer un lieu aide à se rapprocher d’un état ou d’une ambiance rapidement, un peu comme les odeurs peuvent le faire. Vivre une rupture ou un deuil dans une voiture ou absorber le même choc au centre commercial change énormément la façon de le vivre. J’ai souvent l’habitude de lire des scénarios et la beauté de cette forme littéraire est la mise en situation rapide du lieu et de l’état pour ensuite nous laisser lire et vivre la scène en connaissance de l’environnement. J’aime l’efficacité qu’offre ce style sans détour.

T’es rassurante

froide

crédible

sévère

un beau barbot

une signature de médecin

Vos poèmes sont adressés à une personne. Il n’y a aucune description physique de cette personne. Qu’est-ce que la présence (réelle ou imaginaire) d’un.e interlocuteur.trice implique dans la démarche d’écriture? Comment se travaille une figure qui existe seulement par les impressions qu’elle a laissées ou les choses qu’on a voulu lui dire?

Le «tu», dans l’écriture, lance la balle directement au lecteur, il lui donne un rôle, un personnage, comme si les mots lui étaient directement destinés. En même temps, puisque ce n’est pas à lui que les mots s’adressent, il lui donne un second rôle, celui du voyeur qui lit en secret un échange épistolaire. 

Par contre, comme il n’y a pas de réponse, le lecteur se rend compte (j’espère) qu’on a plutôt accès aux pensées de l’auteur qui ne seront jamais envoyées au destinataire, un secret bien gardé dont le lecteur a accès. J’ai l’impression que dans cette forme, il y a une intimité et une vulnérabilité plus grande qui se crée et donc une vérité.

 On dirait que c’est tous les jours vendredi,

mais qu’on est jamais samedi.

– Mon ami travailleur autonome. 

Des courtes citations humoristiques viennent scinder le récit. Ces parenthèses ponctuelles rappellent que la littérature est aussi orale, quotidienne, intempestive. Pourquoi avoir choisi de les introduire? Réfléchissez-vous à la manière dont vous scindez vos phrases? Lisez-vous la poésie à voix haute?

J’ai découvert la poésie avec les soirées de lecture de texte dans les bars. J’ai été charmé par la confiance des lecteurs et leur aisance à laisser tomber leur bouclier pour donner accès à leurs émotions les plus dénudées sous le regard de purs inconnus. 

J’ai donc commencé à écrire de la poésie pour la lire dans ces soirées. Je savais en écrivant que je devrais aller lire les mots que j’avais écrits et donc préparer la façon dont j’allais découper mes pensées et mes idées pour que chaque image soit bien claire autant à l’oral qu’a l’écrit. C’est quelque chose qui m’est resté, je pense. Pour moi, c’est important quand on lit un texte, d’entendre clairement la voix, de se sentir privilégié que l’humain derrière se confie à nous en toute transparence.s

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t’as eu un regard de guêpe dans la face

quand je t’ai déballé

mon sac à doutes

les allergies ne se contrôlent pas

ni l’amour

ni la peur

ni le désir

ni le pas de désir

ni la peur

ni les os

ni l’addiction

ni l’obsession à faire des listes. 

Vous le soulignez vous-même, l’esthétique de la liste est utilisée à plusieurs reprises dans votre recueil. Comment expliquez-vous ce réflexe d’écriture? Comment s’attendre à ce qu’une énumération implicite, sans rapport évident entre les choses pour le lecteur extérieur, puisse le toucher, lui parler?

Pour moi la liste est un autre raccourci pour décrire rapidement un état général. C’est dévoiler gratuitement le champ lexical sans le texte complet. C’est un peu comme si on donnait les ingrédients d’une recette et qu’on laissait le lecteur faire son propre gâteau. Ça donne des pistes sans pour autant imposer. Je laisse une place au lecteur pour qu’il s’approprie ce qu’il lit et qu’il puisse le transposer sur son expérience a lui. 

Le recueil Dites-leur qu’ils ont un don allie l’image au texte et un vrai dialogue s’opère entre les photos de Geneviève Grenier et vos poèmes. Comment avez-vous vécu la démarche multidisciplinaire qui a mené à l’objet-livre final? On imagine souvent qu’écrire de la poésie est un travail solitaire. Quel effet ça fait de devoir intégrer le travail d’une autre artiste au vôtre? Quel est votre rapport aux images?

La sensibilité artistique de Geneviève Grenier me rejoint beaucoup. Les photos qu’elle prend parlent énormément, sans tout révéler non plus. On la sent ancrée dans une vérité, un réel moment capté sur le vif sans avoir le contexte général. J’adore son travail. Nous avons fait une sélection parmi un nombre impressionnant de ses clichés accumulés au fil des années, pour s’amuser à les associer aux poèmes. Ce moment a été une réelle partie de plaisir qui a amené une nouvelle dimension aux poèmes tout en restant dans les mêmes thèmes.

dans une odeur de fumée

la peau sur les os

l’ours noir au dépotoir

chercher les restes

apprivoise sa présence braconnière

Est-ce que vous pensez qu’écrire est un acte politique? Est-ce qu’on change les choses en écrivant?

Ça peut l’être évidemment, et les gens qui le font m’inspirent beaucoup, mais pour ma part, ce n’est pas ma motivation première. J’écris pour trouver une façon de décrire des états universels qu’on croit parfois être les seuls à vivre. En faisant cela, si j’ai pu changer la vision de quelqu’un sur une situation ou lui avoir donné l’impression de ne pas être seul, tant mieux. L’empathie et la compassion se révèlent plus facilement quand on crée un pont émotionnel entre deux personnes qui ont vécu la même passion.

Est-ce qu’il est trop tard pour sauver quoi que ce soit?

Il n’est jamais trop tard!

Toutefois, il y a de ces moments où il semble n’y avoir aucune issue à un problème, et ces moments sont aussi réels que n’importe quoi. Il ne faut pas les nier ou les faire disparaître. Je veux garder des traces des moments sombres, tout comme ceux de lumière.

L’écriture est un bon moyen pour moi d’avoir un recul et de pouvoir constater le cheminement émotionnel que j’ai pu faire. Le temps passe, l’angle change comme les perceptions, et soudain le problème semble moins insurmontable. Avec un témoin écrit de l’état, je peux voir la progression et me donner des clés pour le futur.

Courtoisie: Jean-Simon Leduc

 j’ai des dettes

des hémorroïdes 

des REER

une voiture

et

un pénis de papa

je suis un monsieur

un monsieur qui s’ennuie du temps 

où faire un choix

c’était de trouver son oiseau préféré

sur une tapisserie de salle de bain

Le parcours narratif de votre recueil peut être perçu comme une involution, l’envie urgente d’un rapport plus simple et authentique à la vie, de retourner à des valeurs originelles et essentielles désormais balayées par les urgences et les superficialités de la vie adulte. Parfois, le narrateur rejette le devenir adulte, jusqu’à éprouver un décalage avec son propre corps. Qu’est-ce qui rapproche de l’état de l’enfance dans l’écriture? Qu’est ce que l’on retrouve de notre soi enfant lorsqu’on écrit? 

Pour moi l’enfance, c’est la vérité, le moment de notre vie où nous n’avons pas encore assimilé tous les codes sociaux pour «bien paraître» en société. L’authenticité est ce qui me touche le plus, dans toutes les formes d’art, et les enfants ont ce don naturel pour le «vrai».

Paradoxalement, ils sont aussi les rois de l’imagination et de la construction fantaisiste. C’est donc pour moi un terreau très fertile que cette dualité entre le vrai et le faux, l’écriture c’est un peu ça pour moi. Mon neveu de six ans m’a écrit un livre pour ma fête, il dictait à mon frère quoi écrire, et c’est l’une des choses les plus touchantes que j’ai lu, haha! J’aimerais donner le pouvoir de l’écriture aux enfants, il y aurait des petits chefs-d’œuvre!

 j’ai hâte d’écrire sur la tendresse de ma mère

sur la résilience de mon père

sur la sensibilité hyperactive de mon frère

sur la caissière de mon dépanneur

sur son amour du hockey 

À quel point choisit-on ses sujets? Y a-t-il des sujets plus valables que d’autres?

Je ne choisis pas ce sur quoi j’écris. La plupart du temps, je note des petits flashs que j’observe ou que je ressens et je les garde longtemps sans les utiliser. Puis, viens un moment où je sors tous ces petits bouts de phrase, d’impressions ou simplement des mots que j’aime, et le tricot commence. Le travail d’édition a été extrêmement précieux pour ce premier recueil. Nous l’avons divisé en sections et ciblé les thèmes communs afin de déterminer l’ordre adéquat pour raconter quelque chose. La nostalgie, l’enfance, la rupture amoureuse, l’introspection et la nature se sont retrouvées gagnants.

cachette dans le noir

envie de ne pisser

personne ne cherche

la lumière

Qu’est ce que c’est, la lumière ?

Les solutions, l’espoir, la beauté. On fixe trop souvent les problèmes et pas assez les solutions. (Je m’inclus complètement là-dedans) Il faut regarder la lumière, sans pour autant se brûler la rétine. La pénombre aussi est importante. Le best serait de regarder vers la lumière les yeux fermer, sentir la chaleur, la voir à travers nos paupières, un beau filtre intérieur, orangé, sans danger.

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