Blindée d’innocence : entre poésie et politique

Blindée d’innocence : entre poésie et politique

Blindée d’innocence est un recueil de poésie en prose et en vers, autoédité en 2017, puis réédité en 2021 par Nœuds Éditions. Né dans les tumultes de l’austérité du gouvernement libéral débutant en 2014, il s’ancre parmi la foulée des manifestations et des grèves contestataires qui suivent en 2015.

L’œuvre est écrite par La Filée, un collectif majoritairement composé de femmes souhaitant garder l’anonymat. Parmi les auteur.es, on compte également le collectif Volte, Gabrielle Giasson-Dulude, Camille Bernier et Mitouk. Regroupant des textes créés à l’attention de soirées à micro ouvert ou de prises de paroles en assemblée générale, il se veut une réflexion sur la relation qu’entretiennent poésie et politique. Le collectif emprunte une langue forte, stridente et sans remords qui renverse sensiblement bien des choses sur son passage. 

dans le labeur du déraisonnable

amour sans exténuation

nous ne serons jamais à bout de mots (p.108)

Mise en lumière

Le recueil explore les thématiques de la collectivité, du langage et de la contestation. Plus précisément, deux grands thèmes sont mis en lumière : la poésie comme ayant une valeur littéraire et politique. 

Blindée d’innocence : entre poésie et politique
Courtoisie : Nœuds Éditions

Nœuds Éditions

Blindée d’innocence est issu d’une réédition signée Nœuds Éditions. Cette petite maison d’édition a été fondée par Jess, une éditrice ayant expérimenté les zines par le passé et ayant eu envie de relever un plus grand défi. Depuis, elle travaille avec différent.es auteur.es provenant de communautés féministes, queers, punks et autres milieux subversifs.

Elle souhaite amener le processus créatif au summum de ses capacités, tout en s’intéressant à des thématiques qui lui tiennent à cœur et à des genres laissés pour compte comme la littérature de genre et la poésie.

Blindée d’innocence : entre poésie et politique
Courtoisie : Nœuds Éditions

La réédition d’une œuvre littéraire

Ce recueil rappelle l’énergie immuable qu’ont générées les grèves de 2012 et 2015. Sa force et son esprit de communauté ne peuvent être que d’autant plus pertinents après cette année de confinement. Avec l’écoulement des copies originales, Nœuds Éditions a donc proposé au collectif d’en faire une réédition.

La touche de Nœuds Éditions s’est conclue par une mise à jour de l’écriture épicène, l’ajout d’images et de poèmes-affiches utilisés par le collectif durant la grève. Un texte réflexif sur la pertinence de la réédition a aussi été ajouté.

«J’espère que ce recueil parviendra à semer “une traînée de poudre amoureuse” dans les cœurs, un élan de vie et de solidarité pour affronter les batailles et construire le monde à venir.» (Jess, Nœuds Éditions)

La poésie comme valeur littéraire

Blindée d’innocence s’intéresse avant tout à la valeur littéraire, symbolique et métaphorique de la poésie, comme étant un langage imagé qui se renouvelle constamment. Outil en mouvement taillant notre perception du monde, c’est un moteur du roulement des choses et non un objet statique. 

C’est ce qui en fait, pour La Filée, une formule fondamentalement dissidente. La poésie sert à réinterpréter plutôt qu’à décrire. Elle est active dans sa forme, donc sert un fond évolutif. Elle construit le réel à base de l’imaginaire. C’est que la réalité n’est jamais rationnelle et que la politique qui l’encadre ne peut pas le faire sans sensibilité. Elle constitue un moyen d’action contre la politique actuelle.

«Notre rapport au monde est un rapport aux mots.» (p.41)

La Filée parle aussi de l’écriture comme d’un acte improductif. La création comme la contestation même du capitalisme. Écrire, c’est se situer hors de l’économie sociale. (La Filée, p.40) La poésie n’est pas lucrative, mais ô combien prolifique.

La poésie comme valeur contestataire 

Le recueil explore également la poésie en tant qu’acte revendicateur. Plus précisément, il se penche sur son caractère subversif et essentiel à l’épanouissement d’une communauté. C’est elle qui permet de véhiculer, par exemple, des concepts comme le féminisme, la brutalité policière et le milieu militant.

et si

l’émeute poétique

devenait

le destin du monde? (La Filée, p.35)

La poésie est aussi un message d’espoir, le véritable berceau de toute révolution. Tendre vers un monde plus humain, c’est d’abord chercher la beauté des mots pour l’exprimer. 

«J’ai besoin de magie pour pouvoir riposter au désenchantement quotidien.» (p.82)

Refuser l’inaction

Mué.es par l’animosité générée par l’injustice, les auteur.es utilisent à profusion le champ lexical tonitruant de la lutte. Ce sentiment de constant combat se concrétise au fil des pages. On ressent ces vers comme une ébullition débordante, un feu consumant, une rage impétueuse. 

Les propos déployés sont comparables à l’état d’une table pliante, comme étant un objet sans cesse entre les deux. C’est l’incapacité même de se reposer ou de choisir l’inaction. C’est le refus de rester les bras croisés et d’accepter sa réalité passivement.

pleines comme des soleils mûrs

nos amitiés politiques soufflent

sur les peurs du plat monde (p.50)

Blindée d’innocence : entre poésie et politique
Courtoisie : Nœuds Éditions

Somme toute, c’est un recueil plein de vitalité qui unit l’importance des mots exprimant la colère d’une communauté dans un monde dont l’ordre établi doit être renversé. Ce mécontentement devient synonyme de vivacité et de conscience, un carrefour de changement. Des plumes voraces, impatientes et exaltées, parfois même explosives, dont la réactivité saura en inspirer plus d’un.e. Nœuds Éditions donne un second souffle à une œuvre qui fait frissonner et s’annonce intemporelle.

Pour vous procurer le livre, visitez le site web de Nœuds Éditions.

Share on facebook
Facebook