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Un pays qui se tient sage: La démocratie dans le viseur

Documentaire aussi dur qu’intelligent, Un pays qui se tient sage nous invite, chacun et chacune, à interroger la notion d’ordre social, le prix auquel celui-ci doit être maintenu.

Gilets jaunes, CRS… un problème franco-français?

Le sujet abordé par l’écrivain et journaliste David Dufresne semble, à première vue, concerner avant tout la France, puisqu’il revient sur le mouvement des gilets-jaunes, qui a parcouru le pays entre 2018 et 2019, et continue à l’agiter aujourd’hui. Pourtant, la colère croissante devant des injustices sociales qui se creusent, la révolte face à l’écart de plus en plus grand entre celles et ceux auxquel.l.e.s on réclame des sacrifices et de la patience et les autres, qui réclament ces efforts depuis une situation privilégiée et sûre, ne constituent pas une thématique proprement française. Ni celle des violences policières, largement discutées depuis plusieurs mois en lien avec la mise en évidence du racisme systémique.

Si le documentaire de Dufresne prend la situation française comme point de départ, sa grande force réside dans les questions plus vastes qu’il soulève, et auxquelles toutes les sociétés démocratiques ou se revendiquant comme telles ont le devoir de se confronter. Qu’est-ce que la «violence légitime»? Toute violence exercée de manière légale est-elle, de fait, légitime? Et quel est donc cet ordre que les «forces de l’ordre» sont censées protéger?

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«Une classe qui se tient sage»

Au-delà des images, d’une dureté et d’une violence rare, qui montrent des hommes et des femmes mutilées par des projectiles (les «Flashballs», balles en caoutchouc), par des grenades lacrymogènes instantanées (un modèle que la France est le seul pays européen à utiliser en raison des risques de mutilations qu’il présente), c’est le cumul des violences subies par toute une classe sociale qui choque et interpelle.

À la violence physique, quasi insoutenable à regarder, subie dans le corps, s’ajoute la violence quotidienne de situations économiques précaires, celle des stigmatisations sociales, et la violence des propos. Ceux tenus par le président de la République Emmanuel Macron lorsqu’il assène «Ne parlez pas de répression ou de violences policières! Ces mots sont inacceptables dans un État de droit» (à noter que pour le président ce sont ces mots qui sont interdits, les accusations qu’ils comportent, et non pas les faits qu’ils impliquent…). Ceux d’un policier qui filme une classe d’adolescents de banlieue d’une quinzaine d’années, agenouillés dans la boue, les mains sur la tête, visiblement terrifiés et humiliés, et qui affirme, avec fierté «Voilà une classe qui se tient sage».

Ces affirmations révèlent l’ampleur du mépris et de l’aliénation chez des personnes pourtant censées représenter les institutions et qui exercent le pouvoir de l’État: ils sont fermement convaincus de se trouver du côté du droit en faisant preuve de «fermeté» à l’égard de ce qu’ils considèrent comme une menace aux institutions et à la démocratie. Un.e bon.ne citoyen.ne, serait-ce donc un.e citoyen.ne qui se tient sage?

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La démocratie comme horizon

Plutôt que de céder au désespoir face au fossé apparemment irréconciliable qui semble séparer les expériences des un.e.s et des autres, le film fait le pari, envers et contre tout, d’une forme d’espérance. Ou plutôt, il fait office de profession de foi. S’il est critique, il cherche avant toute chose à interroger, à poser des questions, et laisse à ses intervenant.e.s ainsi qu’aux spectateurs et spectatrices le soin d’y apporter leurs propres réponses, ou d’y ajouter leurs propres interrogations.

Comme le souligne l’une des intervenantes, la démocratie n’est pas un état dans lequel un pays se trouve, un statut acquis et figé, mais un horizon vers lequel il s’agit de tendre en permanence. Elle doit permettre le débat, les remises en question, les critiques, même virulentes, des politiques et des institutions en place, et tenter d’y trouver une réponse, de s’adapter sans cesse.

En alternant entre les images tournées pendant les manifestations et les commentaires de ses protagonistes (tous placés au même niveau puisque leur identité et leur statut ne sont révélés qu’à la fin), en permettant la confrontation d’idées et en écoutant chaque analyse, chaque avis subjectif, le réalisateur utilise son dispositif pour prendre position. Non pas en faveur d’un avis ou d’un autre, mais en faveur d’une démocratie qui, au-delà de prôner le consensus, parviendrait à faire place au «dissensus», au tumulte.

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