Crédit: Chris Henry. Unsplash

Mais que font les statues?

Depuis juin dernier, les soulèvements populaires en lien avec le racisme systémique aux États-Unis posent certaines questions parmi plusieurs autres: à quoi servent les statues, de qui font-elles l’éloge et que disent-elles de notre société?

Plus qu’un problème américain

C’est aux États-Unis que les soulèvements en lien avec le mouvement Black Lives Matter (BLM) ont pris racines cette année, en réaction à l’assassinat brutal de George Floyd par des policiers de Minneapolis, dans l’état du Minnesota.

Bien que le mouvement ait vu le jour il y a des années (et que ces combats existent depuis de nombreuses décennies, trop de décennies), la mort de George Floyd a ravivé la grogne aux États-Unis. La brutalité policière contre les personnes noires aux U.S.A ne peut plus être niée aujourd’hui.

Ces violences policières ont fait (re)surgir un peu partout sur la sphère publique la question de racisme systémique, un concept qui fait état du fait que le racisme n’est pas isolé ni anecdotique, pas campé dans des communautés spécifiques ni restreint à un certain type d’individu, mais qu’il fait bien partie de notre système, de notre société, voire de notre éducation. Le racisme est ancré dans nos infrastructures, comme une gangrène qu’on refuserait de traiter.

Si certain.e.s continuent encore de croire qu’il s’agit d’un problème purement américain et que le racisme systémique et la brutalité policière ne nous touchent pas ici, au Québec, ça ne peut être autre chose que du déni… ou peut-être que c’est notre système qui favorise cette perception? Les révoltes s’observent partout dans le monde, l’écho au sujet du racisme systémique s’est fait entendre dans tous les pays (et surtout dans les pays colonisés).

Loupe sur le racisme systémique

L’histoire de l’Amérique possède des côtés très laids, même hideux, qu’on ne dévoile souvent qu’à demi-mot, qu’on préfère ne pas voir ni montrer. Ayant suivi mes cours d’histoire dans les années 1990-2000 au Québec, je peux affirmer que quand il était question de colonisation, la chose nous était présentée comme un échange amical entre des nations qui débarquent et des nations qui étaient déjà là. C’est à peine si on ne nous apprenait pas que les français et les autochtones fumaient le calumet de la paix entre bons amis. Je ne me souviens guère avoir entendu parler de génocide. Je ne me souviens pas, non plus, avoir vraiment entendu parler d’esclavage à l’école avant la fin de mon secondaire et même, peut-être, le début de mes études collégiales.

Si les écoles font partie du système, on peut s’entendre pour dire qu’ici, il y a une éducation raciste qui est à l’œuvre. Le racisme systémique en éducation, pour prendre ce cas précis, n’est pas le fait d’avoir des professeur.e.s qui apprennent aux jeunes à être racistes. Plus insidieux que cela, il s’agit d’une forme de pensée qui s’est formée à travers des siècles et qui continue de s’immiscer dans nos pratiques parce qu’elle est devenue ordinaire, correcte et comme allant de soi. Et c’est là tout le nœud du problème. 

Pour avoir travaillé durant ma vingtaine dans une autre infrastructure québécoise (le système de santé), je peux aussi affirmer qu’il y a du racisme systémique dans ces lieux (et que dire du racisme explicite dont nous sommes témoins entre autres avec la tragédie de Joyce Echaquan).

Le problème des statues

Ce qui m’amène au vif du sujet: les statues. Si on se demande encore pourquoi des groupes d’individus vont vandaliser et déboulonner des statues à répétition, il serait pertinent alors de réfléchir à ce qu’elles représentent.

Ce qu’on remarque c’est que ces statues sont souvent (même tout le temps) un éloge à des dirigeants qui ont soit participé à la colonisation américaine (de près ou de loin), soit été des acteurs phares du passé esclavagiste de l’Amérique, soit posé des gestes qui ont défini notre compréhension du monde par la suite (projets de lois, législations), bref des individus qui ont empreint le système de racisme.

De ces constats, il est alors à se demander quoi faire avec ces statues. Ce qu’on réalise tranquillement, c’est le fait qu’un monument ne fait pas rien. S’il est devenu ordinaire de passer devant la statue de John A. MacDonald en se disant qu’il a été « un grand premier ministre du Canada », c’est qu’on a appris à le percevoir de cette manière. Ce qu’on voit, c’est bien souvent une représentation d’un homme en bronze ou en pierre parfois plus grande que nature où l’on souligne son nom et son titre, mais après ce qu’on en déduit est marqué par notre éducation et notre système.

Il est temps que nous ayons de sérieuses réflexions sur cette question, car si les autorités choisissent le mutisme et la «noble protection du patrimoine», ces statues seront destinées à être vandalisées et déboulonnées ad vitam aeternam. Par son mutisme et son inaction, le pouvoir en place participe à minimiser la part raciste qui s’est infiltrée, comme un virus contagieux, dans notre système.

Des idées pour demain

Si on refuse de simplement fondre ces statues et de les laisser disparaître, on pourrait s’imaginer les transférer dans un musée. Bien qu’il ne s’agisse que d’une réflexion parmi d’autres, on pourrait penser à un Musée de l’Histoire de la Colonisation, où une visite guidée obligatoire serait menée par des personnes spécialistes et concernées (et j’insiste sur ce point) par ce pan de l’histoire, car trop souvent les combats de justice sociale ont été repris par des gens en situation de pouvoir brandissant ces projets comme des sortes de trophées.

Tout comme il est impossible d’entrer à Auschwitz sans en faire une visite guidée, ce musée servirait de véhicule éducatif en ce sens que les visiteurs.euses recevraient une mise en contexte historique, un volet qui manque à nos monuments publics actuels. Les écoles primaires et secondaires pourraient ainsi l’inclure dans leurs activités comme un lieu d’apprentissage.

Si la parole a une force d’action, l’art et le monument posent également des gestes significatifs. L’endroit où ils se trouvent, le message qu’ils tentent de véhiculer et l’information qu’on en donne jouent sur la perception du public et sur leur compréhension.

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