Courtoisie: Théâtre La Licorne

Histoire de mouches à empo(r)ter : Fairfly en webdiffusion au Théâtre La Licorne

Fairfly, traduction par Elisabet Ràfols et Maryse Warda d’une pièce catalane signée Joan Yago García, est présentée en webdiffusion au Théâtre La Licorne jusqu’au 28 février 2021. Les comédien.ne.s Mikhaïl Ahooja, Sonia Cordeau, Simon Lacroix et Raphaëlle Lalande partagent la scène dans cette comédie dite «satirique» mise en scène par Ricard Soler Mallol. Une production de La Manufacture, compagnie fondatrice du théâtre, dont la captation a été réalisée par Julien Hurteau.

Autour d’une à, disons, quelques bouteilles de bière, quatre amis dans la trentaine rêvent de se partir en affaires. On le devine à travers un échange d’idées animé et passionné dans ce qui semble être un petit appartement au plancher et au mobilier un peu drabes et à l’allure minimaliste. Leur employeur, l’entreprise agroalimentaire Lesage Lepage, vient d’annoncer par courriel une réduction de personnel. Cette annonce les motive d’abord à se battre pour leur emploi avant de les faire rêver en couleurs. Leur désir: changer le monde, rien de moins, avec un produit de leur cru… quelque peu loufoque!

Tourbillon d’idées dans un huis clos bien arrosé

Cette comédie satirique montre, dans une écriture franche et sensible proche de la critique sociale, les aléas de la vie personnelle et professionnelle de ces quatre jeunes entrepreneur.e.s. Dans une structure bouclée, nous les accompagnons dans leurs tempêtes d’idées multipliées; nous sommes témoins de la conceptualisation d’un produit inusité, lequel se trouve savamment recyclé dans quelques éléments du décor. On voit leur startup lancée, de même que les diverses étapes de son fonctionnement quotidien s’enchaîner, les menant à la gloire comme à bout de souffle. Cette pièce montre l’humanité de ses personnages, et avec nuance: un tiraillement partagé entre désirs de réalisation, gagner sa vie simplement ou s’affranchir du travail. Elle exprime les joies procurées et les difficultés engendrées par la création d’une entreprise à leur image et dont ils sont les propres patrons: Fairfly. Et s’ils avaient pris un autre chemin?

Courtoisie: Théâtre La Licorne

Trente ans ou la décennie des réalisations

Dans un enchaînement fluide de scènes composé essentiellement de discussions animées et ponctué d’instants alanguis à l’éclairage dramatique sur fond musical, les temps s’empilent et les étapes de vie personnelle et professionnelle des quatre amis s’accumulent et s’entremêlent. Les personnages montrent leurs couleurs, on y devine leurs traits avec finesse: Simon (Simon Lacroix) hausse le ton, s’emporte toujours un peu trop dans des élans passionnés. «Arrête de crier», lui dit souvent Martha (Sonia Cordeau), sa partenaire de vie et d’affaires, celle qui veille à ramener tout le monde sur terre avec sa grande lucidité et son esprit pragmatique. Philippe (Mikhaïl Ahooja), lui, le curieux, l’autodidacte, n’ose jamais placer un mot sans demander d’abord la permission: «Est-ce que je peux parler?». «MAIS OUI, PARLE». Et Amélie, elle, dans toute sa fougue et son audace, veut «changer le monde» à tout prix, à moins que… Les incertitudes la rattrapent. Collectionnant tous ces traits au fil de la pièce, nous finissons par nous y reconnaître. Et ça rend l’expérience amusante!

Une pièce actuelle catalane adaptée avec brio

Il faut dire que la pièce fait du bien. Elle est rafraichissante, et son sujet, vrai et actuel. Il parle d’entrepreneuriat québécois, des multinationales — le Nutrimart — qui bouffent tout, de jobs faits sur mesure, d’ambition et de conscience écologiques, de conjugaison travail-famille, d’amitiés tissées serrées et d’engagement social; le tout, avec nuance et sensibilité. Les dialogues, empreints d’ironie et parfois franglais, donnent un portrait fidèle et cocasse des jeunes entrepreneur.e.s, de plus en plus nombreux à Montréal, qui compte maintenant quelque 1200 startups — des entreprises innovantes au potentiel de croissance rapide. Truffée d’expressions et de clins d’œil au contexte québécois (le «speed dating», les «Ontariens», les «jumeaux de Tadoussac») et au contexte sanitaire (port momentané du couvre-visage sur scène et mention d’un «J’peux pas te promettre que: ça va bien aller!»), cette pièce contemporaine d’origine catalane est savamment adaptée. Elle étonne par son actualité et ses pointes d’ironie à saveur locale. La mise en scène sa première collaboration avec La Manufacture — de Ricard Soler Mallol, ami de l’auteur Joan Yago García et originaire de Barcelone, lui aussi, est juste et mesurée. La troupe de comédiens, elle, joue franc et engagé. Tout pour rendre cette expérience dramaturgique à hauteur de personne efficace!

Courtoisie: Théâtre La Licorne

Fairfly en différé

Sa captation sur scène, dans un décor assez réaliste, suit dans son découpage les voix des personnages et leurs réactions. À quelques rares occasions, puisque souvent statiques, elle peine à suivre leurs déplacements sur scène, nous gardant à l’écart de leurs élans euphoriques comme de leurs cris du cœur. Le rendu en différé ne trahit pas trop la vitalité et la spontanéité théâtrales, si ce n’est d’une captation sonore aux volumes de voix inégaux qui laisse deviner par instants les distances entre les acteurs et les microphones. L’expérience en vaut tout de même le coup, et pour une modique somme; elle donne plus qu’un semblant d’expérience théâtrale. C’est presque comme si on y était!

Et Fairfly, c’est quoi au juste? À vous de le découvrir par ici! Vous avez jusqu’au 28 février.

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