La Fatigue culturelle : une entreprise fictive au service du milieu culturel

La Fatigue culturelle : une entreprise fictive au service du milieu culturel

Dans son ouvrage La Fatigue culturelle, publié en novembre 2020 par le Centre Sagamie, Nicolas Rivard et ses collaborateurs racontent l’épopée d’un projet artistique devenu l’un des porte-voix de la fragilité du milieu culturel et artistique du Québec.

Au premier coup d’œil, la couverture du livre nous fait croire à une publication de la Fabrique culturelle, la branche de Télé-Québec créant des capsules vidéo mettant en valeur les différents domaines de la culture québécoise. On en reconnaît tout de suite le logo avec sa typographie inégale et sa ligne rouge distinctive. Or, détrompez-vous, ce n’est pas un ouvrage publié par la Fabrique culturelle…  

Après avoir complété sa maîtrise en histoire de l’art en 2015, Nicolas Rivard se cherche un emploi dans son domaine. Sans succès. Cependant, il se sert des portes fermées auxquelles il se heurte comme tremplin vers une initiative artistique qui allait prendre des proportions (probablement) inattendues, même pour lui!

Après la Fabrique culturelle, la Fatigue culturelle. Ou l’histoire d’un détournement

Transformant sa peine en opportunité de création, Rivard met sur pied une entreprise fictive appelée La Fatigue culturelle. Il entame une tournée de 3 ans d’une quarantaine de centres d’artistes du Québec en leur offrant bénévolement ses services afin de les décharger. Tenant principalement de l’entretien et de l’administration, ces tâches quotidiennes «invisibles» et ingrates pour la plupart sont couramment assignées aux travailleurs culturels ou artistes eux-mêmes et grugent une grande partie des ressources, effectifs et temps des organismes de création et diffusion.

En réunissant sa série d’activités qu’il nomme les «services-performances» sous la bannière de la Fatigue culturelle, il emprunte la visibilité du nom et du logo de l’entreprise déjà existante pour promouvoir son projet.

«[…] l’appropriation du logo de la Fabrique culturelle prend racine dans les stratégies langagières de l’art conceptuel et, plus spécifiquement, dans celles qui utilisent les techniques et supports de la publicité pour s’exposer.»

Mais, ne vous inquiétez pas, sa cause est noble, et urgente: mettre en lumière la fatigue et la détresse des travailleurs culturels et la précarité du milieu culturel et artistique du Québec. (On se demande néanmoins si cette appropriation parodique lui a valu des démêlés avec la chaîne de télévision nationale…)

La Fatigue culturelle : une entreprise fictive au service du milieu culturel
Les t-shirts de La Fatigue culturelle en vente à la librairie Point de suspension. Courtoisie : La Fatigue culturelle - Facebook. Crédit photo : Étienne Provencher-Rousseau.

Un livre bien étoffé pour un projet aux multiples tentacules

Le livre se présente comme un catalogue de l’œuvre de Rivard, étoffé de ses textes et ceux d’autres acteurs du milieu. L’alternance du ton et des points de vue – cadre théorique, analyse, scénarimage, comparaisons – tout au long de la publication rythme notre lecture et stimule la curiosité. Ensemble, les sections dressent un portrait 360° du projet artistique de Rivard et s’en servent de point de départ à une réflexion beaucoup plus large.

La première partie du livre présente un historique du projet La Fatigue culturelle. Rivard y contextualise son œuvre, décrit son processus créatif et mentionne la multitude de projets-satellites se déclinant sur le même thème de la précarité et aux noms tout aussi imaginatifs: Laver son linge sale en famille, Curriculum d’un gouvernement du désastre, Journée sans culture. Le texte d’Anithe de Carvalho vient ensuite nous broder un cadre conceptuel autour de la pratique artistique singulière de Rivard. Elle y aborde le concept «d’artiste-médiateur» et explique en quoi, réunies, les interventions de l’artiste, allant de la performance à la promotion (entrevues, médiation, publications, capsules vidéo), constituent l’œuvre en soi.

Le cœur de la publication est réservé au projet éponyme du livre, La Fatigue culturelle dans les centres d’artistes du Québec, dont la série de «services-performances» constitue la chair.

«Dans le cadre de ce projet, il s’agissait d’investiguer la pluriactivité de divers métiers culturels par la réalisation de tâches concrètes leur étant liées.»

La Fatigue culturelle : une entreprise fictive au service du milieu culturel
L’un des «services-performances» de Nicolas Rivard (rangement des espaces de bureau à DARE-DARE). Courtoisie : Nicolas Rivard. Crédit photo : Marc-André Lefebvre.

À travers la série de photos, on s’amuse à suivre Rivard (T-shirt de La Fatigue culturelle sur le dos) en pleine action en train d’exécuter différentes tâches disparates: pelleter de la neige, déménager de l’équipement informatique, trier des pièces électroniques, nettoyer des vitres… On est «fatigué» juste à le regarder se démener! D’ailleurs, soulignons ici le travail de direction photographique qui, grâce à la scénarisation, le cadrage et l’angle de vue des photos, réussit à exprimer la variété et le caractère «sportif» des tâches des travailleurs culturels, non sans une pointe d’humour. Du même coup, ces activités, situées entièrement hors du champ artistique per se, brisent l’image romantique qu’on a tendance à se faire des centres d’artistes et du milieu des arts et renforcent ainsi d’autant plus le message du livre.

«Inutile de dire que cela ne va pas sans fatigue culturelle. C’est précisément cette intensité ou la passion se mêle aux obligations qui décrit bien la surcharge passionnelle du travail culturel.»

La dernière partie, précieuse, contextualise l’instabilité constatée lors de la tournée de Rivard. On nous offre une fine et franche analyse des défaillances et contradictions du système de financement de la culture et des arts. Pour n’en nommer que quelques-uns: la structure d’autogestion des centres d’artistes, les orientations politiques influençant les critères de subvention, le désir d’homogénéiser les pratiques artistiques et les programmations, les méthodes d’évaluation contradictoires des organismes subventionnaires… Rivard parsème son texte d’exemples précis puisés à même ses échanges avec chacun des 40 centres d’artistes et il formule des recommandations concrètes (adressées à nous? à l’État? aux subventionnaires?) pour pallier aux problèmes.

La Fatigue culturelle : une entreprise fictive au service du milieu culturel
Ménage à Arprim. Courtoisie : Nicolas Rivard. Crédit photo : Marc-André Lefebvre.

Pour une conscience culturelle collective

La Fatigue culturelle lève le rideau sur l’arrière-scène du milieu, et ce, sans filtre. Cette arrière-scène, on ne peut la saisir réellement que lorsqu’on l’a vécue de l’intérieur. Et c’est justement ce que Rivard fait pour nous: «vivre» le milieu, en y plongeant littéralement à pieds, puis à corps, joints. Il nous rapporte ensuite son expérience à travers un superbe travail de vulgarisation, analysant l’échelle systémique mais surtout humaine, comme si nous la passions sous rayons X. Son livre nous invite à devenir des consommateurs de culture et d’art éclairés puis offre, en bonus, au milieu et aux décideurs des pistes de solutions pour réduire la Fatigue avec un grand F.

On espère qu’un maximum de personnes seront interpellées, comme nous, par son titre, car c’est un ouvrage important, tout en restant accessible. Rivard se dévoile comme un artiste à l’esprit vif et espiègle, sans oublier stratégique. La complicité qu’il tisse avec son lecteur lui permet de capter son attention et de le faire sourire dès la couverture, malgré la gravité du message qu’il sous-tend. Si le livre sort en pleine période de pandémie (un accident?), sa morale résonne plus que jamais pour le milieu culturel et, on l’espère aussi, pour ses consommateurs.

Share on facebook
Facebook